mercredi, 11 mai 2005
Une vision allemande
Une vision allemande vu sur Café babel :
Weiter Richtung "United States of Europe"
Vers les Etats-Unis d'Europe
La Constitution a jeté les bases d’une fédération européenne. Principe majoritaire, renforcement du Parlement et initiative citoyenne montrent la voie d’une intégration approfondie.
Le 28 octobre 2004, les chefs d’Etat et de gouvernement ont adopté le traité constitutionnel que la Convention européenne avait élaboré. Le président de la Commission, Valéry Giscard d’Estaing, a sans cesse fait référence à ses prédécesseurs historiques : les pères fondateurs américains réunis au sein de la Convention de Philadelphie de 1787, qui a produit la constitution la plus importante de l’histoire de la démocratie et par la suite la fédération américaine. La Constitution européenne représente-t-elle donc un pas dans la direction des « Etats-Unis d’Europe« ? Mis à part l’effet symbolique que comporte le concept de constitution, le traité comprend certaines dispositions qui pourraient encourager l’avènement d’une fédération européenne.
L’UE acquiert, avec la constitutionnalisation de la Charte des droits fondamentaux, une liste des droits fondamentaux juridiquement valable et opposable, et qui plus est à une place éminente, dans la seconde partie du traité constitutionnel. Presque tous les Etats démocratiques ont une constitution qui fixe des droits fondamentaux pour leurs citoyens. Alors qu’une grande partie de la littérature prétend toujours que l’UE n’a pas de peuple, dedemos et en conséquence ne peut être un Etat, l’adoption d’une liste des droits fondamentaux concernant les individus est d’une importance particulière.
Plus de democratie, pas de séparation des pouvoirs
Le seul organe de l’Union ayant une légitimité démocratique directe, le Parlement européen, fait l’objet d’un nouveau renforcement : il devient co-législateur universel, avec le Coneil des Ministres. C’est seulement dans des cas d’exception explicitement mentionnés (surtout dans le cadre de la Politique extérieure et de sécurité commune - PESC) que le Parlement perd son pouvoir de codécision. L’Assemblée de Strasbourg n’a certes aucun droit d’initiative legislative, ce qui la distingue clairement d’un Parlement national. Elle peut cependant parfois suggérer qu’on légifère. Si l’on veut comparer avec la structure de l’Etat-nation, il ne faut pas perdre de vue que la majeure partie des lois nationales (à peu près 90%) provient de projets de loi gouvernementaux. L’Union européenne est caractérisée par un système original d’équilibre des pouvoirs : les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire sont répartis et les organes correspondants se contrôlent les uns les autres. Au niveau de l’Union européenne, il n’existe certes pas une séparation des pouvoirs classique au sens de Montesquieu. Mais le principe de l’équilibre institutionnel remplit cette fonction et a fait ses preuves jusqu’à ce jour, comme l’a par exemple montré le retrait de la commission Santer en 1999 devant la menace d’un vote de défiance.
Des competences plus claires
Cet équilibre institutionnel fait l’objet d’une correction décisive dans le traité constitutionnel, car le Conseil européen (composé des chefs d’Etats et de gouvernement) reçoit des compétences législatives considérables , sans que ne soit prévue une possibilité correspondante de contrôle par le Parlement. Cette situation préoccupante amène l’expert en droit européen Stefan Griller à parler d’un « quadrilatère institutionnel » et d’un nouvel « intergouvernementalisme supranational ».
On est cependant parvenu dans le traité constitutionnel à effectuer quelques mises au point relatives aux compétences : il y a pour la première fois une sorte de catalogue des compétences (dans l'article I-9 notamment). Pour la délimitation des compétences entre l’Union et les Etats membres, le principe de l’habilitation ponctuelle limitée vaut encore : l’Union n’a le droit d’intervenir que si cela est explicitement prévu dans le traité constitutionnel. L’Union n’a par conséquent pas la « compétence des compétences » : il ne lui revient pas de décider de la définition de ses propres champs d’intervention et de ceux des Etats membres. C’est ce qui la distingue de façon déterminante d’un Etat fédéral.
Le fait que la majorité qualifiée devienne le mode de décision dans un nombre plus élevé de domaines politiques est une des principales caractéristiques distinguant l’Union européenne d’une organisation internationale classique, et qui souligne l’évolution vers un Etat fédéral. Mais le principe de l’unanimité n’a pas été complètement abandonné. C’est justement dans des domaines politiques sensibles tels que la PESC et la politique fiscale que les Etats membres n’étaient pas prêts à abandonner leur veto national. Cependant, le droit pour les citoyens de participer à la vie démocratique de l’Union, et le principe selon lequel les décisions doivent être prises de la façon la plus ouverte et la plus proche possible des citoyens sont inscrits dans le traité constitutionnel. En outre, une « initiative citoyenne » est rendue possible : un million au moins de ressortissants d’un « nombre significatif » d’Etats membres peuvent exiger de la Commission qu’elle soumette une proposition au sujet de thèmes pour lesquels la mise en œuvre de la constitution nécessite à leur avis un acte juridique de l’Union.
Malgré quelques points noirs, la Constitution recèle donc un grand potentiel fédéral. Ce pourrait bien être le premier pas dans la direction d’une fédération européenne.
17:41 Publié dans Regards européens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Une vision italienne...
Une vision italienne vu sur Café babel :
Ministro degli Esteri Ue: non è fantapolitica
Ministre des Affaires étrangères : enfin une réalité !
La Constitution le propose et l'Histoire l'exige : une seule personnalité veillera à coordonner la diplomatie européenne. Analyse.
Que diraient aujourd'hui les pères fondateurs de l'Europe au sujet de la création de la figure du Ministre des Affaires étrangères européennes? Seraient-ils fiers de notre Constitution ?
Ce qui aujourd'hui encore semble tenir de la fiction politique avait pourtant déjà été théorisé il y a plus de 50 ans. En 1954, en raison d'un rejet français, l’Institution de la Communauté européenne de défense, un organisme fédéral qui prévoyait la création d'une armée européenne, fut soudainement balayée. Le Traité de Maastricht, les tribulations géopolitiques consécutives à la chute du communisme et les premiers foyers de guerre en ex-Yougoslavie ont rendu manifeste, au début des années 1990, l'impératif d'un effort commun en matière de politique extérieure. Ainsi l'objectif d'une politique extérieure et de défense commune (PESC) entrait de plein droit dans le Traité de Maastricht, subissant des modifications significatives dans les Traités successifs d'Amsterdam et Nice. Des paroles, on est passé aux actes, avec la création en 1999 de la figure de Haut Représentant à la politique extérieure et de divers Comités de soutien à son activité diplomatique. Le Traité de Nice a de surcroît introduit la possibilité pour les Etats membres d'instaurer une coopération renforcée, y compris en matière de politique extérieure et de sécurité commune.
L'introduction de l'euro, qui a contribué à unir les consciences européennes, ainsi que l'avènement de la menace terroriste en Europe après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, ont rendu plus actuelle la discussion, jusqu'à sa consécration définitive apparue avec la crise irakienne. La réalisation d'une politique européenne commune est devenue un thème de débat dans tout le continent et même au-delà.
Qui est le nouveau Ministre des Affaires étrangères ?
Les sondages le confirment : les citoyens européens approuvent pleinement la PESC et souhaitent un développement de celle-ci. Mais la nouvelle constitution européenne a-t-elle satisfait leurs attentes ? L'institution du Ministre des Affaires étrangères est unanimement considérée comme un des progrès majeurs de la nouvelle donne constitutionnelle. Techniquement parlant, il s'agit d'un sorte de fusion entre les fonctions de Haut Représentant à la PESC et de Commissaire des Relations extérieures. Mais le Ministre disposera de nouveaux pouvoirs, comme le droit très important d'initiative, précédemment aux mains de la Commission. Il serait également vice-président de la Commission européenne, ce qui augmentera son prestige. Ses fonctions seront essentiellement au nombre de trois : représenter l'Union européenne dans les questions de politique extérieure, conduire un dialogue politique au nom de l'Union ainsi qu’exprimer les positions européennes dans les organisations et conférences internationales. Il pourra donc, sur la demande des Etats européens qui en font partie, être appelé à exprimer la position de l'Union devant le Conseil de sécurité de l'ONU. Cela présuppose, pour qu'il puisse accomplir son rôle, que l'Union ait effectivement une position unitaire sur une série de thèmes. Mais qui décidera la ligne commune de la PESC? Le Ministre a avant tout une fonction de représentation et de coordination, mais les décisions continueront d'être prises par le Conseil des ministres, organe qui représente les intérêts des Etats. Le critère de l'unanimité se maintiendra et les Etats membres disposeront toujours d'un droit de veto, deux grands obstacles à la naissance d'une Europe politique.
A quand les ambassades de l'Union Européenne ?
Mais alors quels effets auront les reformes relatives à la PESC dans les relations internationales? L'institution du Ministre des Affaires étrangères, bien que vivement attendue, reste pour le moment plus une réforme formelle que substantielle. Son attribution à une grande personnalité pourrait lui apporter une importante valeur ajoutée. Le succès d'une charge "ad personam" avec une telle visibilité dépendra en définitive du charisme et des capacités du nouveau Ministre et de la manière dont il réussira à exploiter les marges de manœuvre que lui laisse la Constitution. Ce sera également une occasion pour rapprocher les citoyens européens de la politique de l'Union, et chasser le mythe de la bureaucratie bruxelloise. Un service diplomatique constitué de délégations présentes dans 125 pays aideront le Ministre dans ses démarches. Celles-ci seront-elles nos futures ambassades ?
17:31 Publié dans Regards européens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Une 2ème vision britannique
Une 2ème vision britannique vu sur Café babel
A truly democratic EU?
L'Union européenne : réellement démocratique ?
Une des nombreuses critiques formulées à l’égard de l’Union européenne tient très souvent à son déficit démocratique. Mais la Constitution corrigera-t-elle cette déficience ?
L’Union européenne ne constitue pas l’exemple parfait d’une démocratie participative vu que la seule institution directement élue, le Parlement européen, dépend largement de la volonté de l’exécutif non-élu, c’est-à-dire, la Commission. Toutefois, il faut souligner que, depuis l’introduction des élections européennes directes il y a 25 ans, la démocratie s’est progressivement établie dans le modèle européen. Cela s’est vérifié très récemment dans l’affaire Buttiglione où José Manuel Barroso, président de la Commission, s’est vu contraint par le Parlement de revenir sur le choix du commissaire controversé. La Constitution accentuera davantage le rôle du Parlement, ce qui augmentera la légitimité démocratique de l’UE, puisque, à condition de bien gérer la situation, elle prouvera que les eurodéputés ne sont pas à Bruxelles seulement pour les gaufres et la bière. Elle montrera donc aux électeurs que leur vote peut se concrétiser.
Plus d’efficacité signifie plus de démocratie
Autre point clé de la Constitution, également très controversé :l’élargissement du vote à la majorité qualifiée à des domaines tels que la coopération policière et judiciaire en matière pénale. Selon le système actuel, les décisions dans ces domaines doivent être prises à l’unanimité. Alors que les détracteurs affirment que le vote à la majorité qualifiée empiète sur le droit de veto souverain d’une nation, il est clair que ce changement est essentiel pour améliorer l’efficacité de la légitimité démocratique de l’UE et la mettre en valeur. Par analogie, si vous partagez une maison avec vingt-quatre personnes, il semblera difficile de décider qui ira acheter le lait si une seule personne peut faire échouer le processus. Bien que le poids des votes ait été un sujet épineux lors des négociations (particulièrement dans les cas de l’Espagne et de la Pologne), il est logique que dans un système démocratique, le processus décisionnel se fasse par consensus, dans la mesure du possible, plutôt que par une opposition restreinte. Parmi les autres exemples d’amélioration de l’efficacité et par conséquent du processus démocratique, on peut citer l’élection d’un président du Conseil européen (à la place de la rotation tous les six mois comme c’est actuellement le cas) et la réduction progressive du nombre de commissaires passant ainsi de vingt-cinq à quatorze.
La démocratie participative
Abraham Lincoln est célèbre pour avoir reconnu qu’un des aspects fondamentaux de la gouvernance démocratique est qu’elle doit « appartenir au peuple et être élaborée par et pour le peuple ». En suivant ce mantra, l’UE pourra aller plus loin que la seule réforme institutionnelle mentionnée plus haut et ainsi véritablement atténuer le déficit démocratique ressenti dans l’Union. Le droit d’initiative ’pour les citoyens de l’UE est une autre particularité du Traité constitutionnel. En théorie, tout groupe de plus d’un million de citoyens issus d’un nombre important d’Etats membres pourra envoyer une pétition à la Commission pour lui présenter des initiatives. Une clause similaire aurait été discutée lors de la rédaction du ‘ Traité d’Amsterdam et son inscription dans la Constitution établit un lien d’implication direct entre le citoyen et les institutions européennes. Si on renforce le pouvoir de cette clause, ce qu’elle mérite, et si on la dote d’une plus grande transparence, on pourrait contribuer à mettre fin au préjugé très répandu dans l’UE qui la décrit comme inaccessible par ses citoyens.
Les changements dans le système de vote, une plus grande efficacité, un Parlement européen plus puissant et le droit de pétition figurent tous dans la Constitution. En théorie du moins, ces éléments permettront de débarrasser l’UE de son déficit démocratique. Toutefois, le passage de la théorie à la pratique ne se révèle pas nécessairement une chose aisée. Assurer la réalisation de ces innovations s’avère essentiel si on veut exploiter cette occasion de réforme institutionnelle au maximum et si on veut renforcer l’aspect démocratique de l’Union.
17:25 Publié dans Regards européens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Une vision britannique
Une vision britannique, vu sur l'excellent Café babel
What does it really mean?
Constitution : de quoi s'agit-il ?
Peu d'entre nous vont réellement lire la Constitution dans son intégralité. Cependant, il est important de savoir comment celle-ci affectera nos vies, surtout pour celles et ceux appelés à se prononcer sur le texte par referendum.
En octobre dernier, les chefs d’Etats des vingt-cinq pays membres signaient le second Traité de Rome, plus connu sous le nom de traité instituant une Constitution pour l’Europe. Ratifié par les Etats-membres, ce texte doterait l’Union européenne d’une « Constitution ». En tant que citoyens européens, deux questions vitales se posent : pourquoi avons-nous besoin d’un tel texte et que signifie-t-il vraiment ?
Plus de transparence
La Convention européenne (qui a planché sur le Traité constitutionnel) a été mise en place, selon Valéry Giscard d’Estaing, pour clarifier un système byzantin “beaucoup trop difficile à comprendre pour le peuple”.
L’idée de base était que la fusion de tous les traités existants en un seul document permettrait de lutter contre le discrédit croissant des citoyens face à leurs institutions. Une Constitution démocratique encadrerait les relations entre les gouvernants et les gouvernés, et délimiterait le pouvoir des dirigeants en établissant un système équilibré des pouvoirs. En fin de compte, cette Constitution rendrait l’Europe plus transparente aux yeux des citoyens.
Conséquences
Le texte de la Constitution est complexe, mais le contenu du Traité contient des avancées qui doivent être connues des citoyens, notamment ceux qui seront appelés à se prononcer sur le texte par referendum. D’une manière générale, la Constitution -si elle devait être acceptée- confèrera davantage de pouvoirs à Bruxelles, même si certains domaines comme l’industrie, le social et la culture, resteront des prérogatives nationales. La création du poste de Ministre des Affaires étrangères et l’augmentation du champ des compétences de l’Union, -notamment dans les domaines de l’énergie, du sport et de la propriété intellectuelle- concentrera les pouvoirs et permettra à l’UE de peser plus sur la scène internationale. Des dispositions ont aussi été prises quant à l’élection d’un Président au Conseil européen -élu pour un mandat de deux ans et demi– après approbation du Parlement européen. Le texte définit aussi un hymne, un drapeau, un territoire délimité, une législature et une Cour suprême, dotant ainsi l’UE d’une identité politique propre.
La procédure d’adoption des lois se transformera également. Actuellement, nombreux sont les domaines pour lesquels une décision à l’unanimité est requise, procédure qui pèse lourd si l’on considère que l’UE fonctionne aujourd’hui à 25. Avec la Constitution, 153 domaines passeront ainsi à la majorité qualifiée, réduisant à 44 le nombre de sujets pour lesquels un vote à l’unanimité de tous les Etats membres sera nécessaire. Qui plus est, le seuil de la majorité qualifiée sera abaissé, autorisant 55% des Etats membres représentant au moins 65% de la population de l’Union à adopter une loi à la majorité qualifiée. Ceci rendra la prise de décision plus facile et plus démocratique, mais diminuera du même coup la capacité des Etats à défendre individuellement leurs intérêts propres.
Un autre élément crucial est l’incorporation dans la Constitution de la Charte des Droits fondamentaux garantissant les droits inaliénables de chaque individu à la vie et à la liberté. Elle fera aussi la promotion d’un grand nombre de « droits positifs », que les citoyens pourront faire valoir dans n’importe quel État de résidence. Ils comprennent notamment le droit à l’aide au logement, à la sécurité sociale, à des soins de santé, à la protection du consommateur et aux services « d’intérêts économiques généraux». Avec cette Charte, les institutions de l’UE deviendront l’autorité ultime dans de nombreux domaines jadis sous le contrôle des Etats nations.
S’il y a peu de doutes quant à une amélioration du processus d'intégration, le débat fait rage quand à savoir s’il s’agit d’une bonne ou d’une mauvaise chose. Les eurosceptiques maintiennent que la Constitution centralisera le pouvoir et entravera le libre échange. Au contraire, ses promoteurs soutiennent que cette réforme est nécessaire pour améliorer le processus décisionnel de l’UE élargie et pour lui donner un plus grand poids sur la scène internationale. En tout état de cause ,ce sera aux citoyens d'en décider.
Leo Wood - London - 31.1.2005 | Traduction : Martin Simard
17:20 Publié dans Regards européens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mardi, 10 mai 2005
Une vision italienne
Vision italienne :
Chers citoyens français...
Tribune de Massimo D’Alema dans le nouvel observateur du jeudi 7 avril 2005
Pour le leader de la gauche italienne, « L’Europe tout entière attend le résultat du référendum français : ce que vous déciderez sera d’une importance capitale » :
Il y a de cela quelques années, je rendis visite au chancelier Helmut Kohl. Il conservait dans son bureau un beau portrait de François Mitterrand, à qui il avait été lié par une grande amitié. Nous parlâmes de l’euro et des résistances qui se manifestaient dans l’opinion publique allemande face à la monnaie unique européenne.
Il me confia que pour vaincre ces résistances il fallait avant tout mettre les idéaux de paix et de convivialité au centre du processus unitaire. « Le frère de ma mère, me dit-il, s’appelait Walter et il est mort au bord de la Marne durant la Première Guerre mondiale. Mon frère aîné, qui s’appelait lui aussi Walter, est tombé sur le front français durant la Seconde Guerre. Mon fils, quant à lui, peut aujourd’hui traverser cette même frontière sans passeport : c’est ça l’Europe. » C’est pour cette raison que l’Europe tout entière attend le résultat du référendum français : ce que vous déciderez sera d’une importance capitale pour le futur de chaque citoyen de l’Union.
Si vous décidiez aujourd’hui de voter non, le résultat n’en serait certes pas une Constitution plus avancée ou meilleure, mais bel et bien un arrêt extrêmement brutal du processus d’unification européenne. Ce qui se trouverait ainsi remis en question, c’est l’idée même d’une Europe politique. Nous sommes donc confrontés à un passage délicat impliquant des millions et des millions de personnes dans des choix touchant les institutions. Les raisons de l’intégration ont connu un premier succès en Espagne, où la grande majorité des citoyens ont choisi de renforcer l’Europe en votant oui au référendum. Un oui qui se nourrit de ces idéaux européens qui ont animé l’œuvre de François Mitterrand, de Jacques Delors ou d’Altiero Spinelli. Un oui pour une Europe politique et sociale qui ne se réduit pas à un espace de libre marché.
La valeur du nouveau traité constitutionnel tient avant tout à sa référence à un patrimoine d’idées, de civilisation et de droits qui sont le fruit de ce qu’il y a de meilleur dans l’histoire démocratique de l’Europe, et qui sont posés au fondement même de la construction politique européenne. Certes, le texte de Rome n’est pas parfait et, il fallait s’y attendre, il faut évidemment tenir compte du poids représenté par les résistances conservatrices et les compromis nécessaires. Il n’aurait pas pu d’ailleurs en être autrement. La rédaction du nouveau traité s’est faite à travers un processus lent et laborieux, qui a pris, avec la Convention, un caractère à la fois ouvert et innovateur, mais qui a dû être ensuite passé au crible d’un accord entre des gouvernements nationaux dont la plupart sont malheureusement gouvernés aujourd’hui par les forces conservatrices.
Pour ceux qui, comme moi, sont animés d’une vision fédéraliste de l’unité européenne, il y a quelques raisons d’être déçu par le prix qui a dû être payé en limitant la force et la souveraineté de l’Union en matière de politique économique ou de politique étrangère. Cependant, la Constitution de Rome représente un pas en avant important : avant tout par l’implantation même de la Charte, qui, évidemment, ne remplace pas les Constitutions nationales mais les intègre dans un cadre de reconnaissance mutuelle et de subsidiarité constitutionnelle qui renforcent la légitimité de l’Union européenne. Elle représente un grand pas en avant par l’affirmation des droits fondamentaux que l’Europe reconnaît à tous ceux qui naissent, vivent ou se trouvent momentanément sur son territoire. C’est précisément cette idée du caractère un et indivisible des droits, de la liberté individuelle mais également des droits sociaux qui représente l’expression la plus haute de l’humanisme européen : c’est là une conception qui plonge ses racines non seulement dans les traditions religieuses, mais également dans la grande culture libérale, démocratique, socialiste et laïque.
La Constitution est importante du fait de son choix d’un modèle d’économie sociale de marché qui pose comme l’un de ses objectifs le plein-emploi pour tous ; elle est importante parce qu’elle renforce les pouvoirs de ce Parlement élu par les citoyens et qui a démontré, au moment de la constitution de la commission Barroso, qu’il était tout autre chose qu’un organe se limitant à ratifier des décisions déjà prises par les gouvernements ; elle est importante par sa volonté de se doter d’instruments de direction politique commune dont l’institution de la figure d’un ministre des Affaires étrangères de l’Union constitue l’exemple le plus évident. Avec la Constitution se développent par conséquent les droits et se renforce la démocratie. On vise aussi à la création de nouveaux emplois et d’emplois meilleurs, en combattant l’exclusion sociale. On assume comme fondateur l’engagement à défendre l’environnement. On définit les instruments nécessaires à la victoire contre le terrorisme et en vue d’en éradiquer les causes, en combattant la pauvreté et la marginalisation.
Ce sont là des thèmes que nous connaissons bien, nous femmes et hommes de la gauche européenne ; ce sont des mots qui ont pour nous la tonalité douce et rassurante des choses familières : ce sont nos combats de toujours qui trouvent aujourd’hui leur site le plus éminent dans les pages de cette Charte fondatrice de l’Europe. C’est là-dessus que les citoyens français sont appelés à voter. Et c’est pour cela qu’approuver la Constitution, tout en en reconnaissant les limites, ne signifie pas seulement faire un pas considérable en avant sur le chemin de la construction d’une Europe politique, mais cela signifie également maintenir l’espoir d’une évolution positive de ce traité.
Notre futur est commun, et c’est l’histoire de ces dernières années qui le démontre. La conviction que la globalisation néolibérale aurait signé la fin de l’Histoire, en marginalisant le rôle des Etats-nations et de la politique, s’est révélée n’être qu’une illusion. C’est tout le contraire qui s’est produit : les contradictions et les inégalités qui ont généré de nouveaux conflits se sont accrues ; les différences ethniques et religieuses, les intégrismes et les fondamentalismes sont réapparus. Non seulement la compétition sans règles n’a induit aucun essor dans les pays exclus de l’élargissement des droits de l’homme et du travail, mais elle a introduit la crise, y compris au cœur des sociétés occidentales, en remettant en discussion garanties et conquêtes sociales jusque-là inaliénables. On comprend donc maintenant de manière beaucoup plus claire comment la globalisation peut représenter un important facteur de croissance sous condition d’être gouvernée ; mais apparaît avec la même évidence le caractère inadéquat des Etats nationaux, privés des instruments utiles pour gouverner et pour conditionner les grands processus économiques globaux. Il revient donc à la politique de reconquérir son caractère central et de construire les instruments d’une nouvelle gouvernance.
Pas plus acceptable n’apparaît l’idée, enracinée aux Etats-Unis après le 11-Septembre, d’un monde gouverné par la loi du plus fort, et ce à travers une politique de puissance et l’usage continu de la force militaire. Une idée qui répond à une vision étroite, y compris du point de vue des intérêts américains. L’Irak est l’exemple le plus évident et le plus dramatique de cet échec. Aujourd’hui, alors même que l’administration Bush semble enfin comprendre les limites de sa propre stratégie, l’Europe doit être prête à apporter sa contribution à la reconstruction des instruments d’un multilatéralisme efficace.
La portée du défi est immense, et ce ne seront pas les Etats européens, aussi grands et influents soient-ils, qui seront en mesure de le relever individuellement. Dès lors, la seule question légitime est la suivante : l’Europe est-elle à la hauteur de ce défi ? Est-elle en mesure de jouer son rôle ?
Si l’Europe est bien celle qui a mis en route le processus d’intégration, en réussissant à exporter la démocratie, en aidant à la consolidation des nouvelles institutions des pays sortis du totalitarisme communiste, et en décidant de se mesurer aujourd’hui au parcours d’adhésion de la Turquie, alors la réponse peut être affirmative. Seule une Europe capable de s’unir et de prendre ses responsabilités peut s’avérer à la hauteur de la tâche. C’est pourquoi il est important que parvienne de la France un message clair, que s’y manifeste un choix des plus nets.
Voilà pourquoi il est important que le oui l’emporte à ce référendum.
Traduit de l’italien par Charles Alunni.
18:35 Publié dans Regards européens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


